Partie 3 · Probabilités · Chapitre 19
La loi des grands nombres
Inégalité de Bienaymé-Tchebychev, inégalité de concentration.
Le chapitre précédent a montré que la moyenne d’un échantillon vise toujours , avec une dispersion qui diminue. Reste à transformer cette intuition en garantie chiffrée : à quel point peut-on faire confiance à une moyenne calculée sur observations ? C’est tout l’objet de ce chapitre, et c’est le fondement mathématique des sondages, des contrôles qualité et des tests cliniques.
La fréquence se stabilise
Chacun a l’intuition qu’en lançant une pièce équilibrée un très grand nombre de fois, la fréquence de « pile » finit par s’approcher de . Une simulation le montre bien : après quelques lancers, la fréquence est erratique ; après quelques centaines, elle ne bouge presque plus.
Remarque : ce que la figure ne dit pas
Une simulation ne démontre rien : elle suggère. Rien n’interdit à une pièce équilibrée de tomber mille fois de suite sur pile, cet événement a simplement une probabilité minuscule. Tout le chapitre consiste à majorer proprement ce genre de probabilité.
L’inégalité de Bienaymé-Tchebychev
Le premier outil majore la probabilité qu’une variable aléatoire s’écarte de son espérance, sans rien savoir de sa loi : il suffit de connaître sa variance.
Théorème : Inégalité de Bienaymé-Tchebychev
Soit une variable aléatoire d’espérance et de variance . Pour tout réel :
Ce résultat est admis.
Méthode : lire l’inégalité
- signifie « s’écarte de son espérance d’au moins » : c’est l’événement que l’on veut rendre rare.
- Le membre de droite est un majorant, jamais la valeur exacte de la probabilité.
- Au dénominateur, est au carré, comme la variance : les deux membres sont ainsi homogènes.
- Plus est grand, plus le majorant est petit : s’écarter beaucoup est peu probable.
Exemple
Soit une variable aléatoire d’espérance et d’écart type , donc de variance . Avec :
Il y a donc au plus de chances que s’éloigne de de unités ou plus, et cela sans rien connaître de la loi de .
Remarque : un majorant souvent large
L’inégalité vaut pour toutes les lois : elle est donc nécessairement prudente. Pour , d’espérance et de variance , le majorant obtenu avec vaut , alors que la probabilité réelle vaut environ . Le majorant est près de trois fois trop grand : c’est le prix à payer pour une formule qui ne demande aucune hypothèse.
Propriété : Écart exprimé en écarts types
En choisissant avec , l’inégalité prend une forme facile à retenir :
S’écarter de plus de écarts types a une probabilité d’au plus , et de plus de écarts types, d’au plus .
L’inégalité de concentration
Appliquons maintenant l’inégalité précédente non pas à une observation isolée, mais à la moyenne d’un échantillon. C’est là que le nombre entre en jeu, et tout change.
Théorème : Inégalité de concentration
Soit un échantillon de taille d’une loi d’espérance et de variance , et soit la moyenne de cet échantillon. Pour tout réel :
Démonstrationexigible au bac
La moyenne est elle-même une variable aléatoire. D’après le chapitre précédent, son espérance vaut et sa variance vaut :
On applique alors l’inégalité de Bienaymé-Tchebychev **à la variable **, dont l’espérance est et la variance :
C’est exactement l’inégalité annoncée. Tout le travail a été fait au chapitre précédent : il ne restait qu’à l’appliquer au bon endroit.
Remarque : ce que le facteur $n$ apporte
C’est la seule différence avec Bienaymé-Tchebychev, et elle est décisive : le majorant est divisé par . En prenant l’échantillon assez grand, on rend aussi petite que voulue la probabilité que la moyenne s’écarte de de plus de .
Exemple
On lance fois un dé équilibré et on note la moyenne des résultats. Ici et . Avec :
Autrement dit, la moyenne des lancers a **plus de ** de chances de tomber entre et .
La loi des grands nombres
Théorème : Loi des grands nombres
Soit la moyenne d’un échantillon de taille d’une loi d’espérance et de variance . Pour tout réel :
Démonstration
Fixons . L’inégalité de concentration encadre la probabilité étudiée, qui est positive :
Les nombres et étant fixes, tend vers quand tend vers . Le théorème des gendarmes permet de conclure.
Remarque : ce que dit exactement ce théorème
La loi des grands nombres ne dit pas que atteint , ni qu’elle s’en approche à coup sûr. Elle dit que la probabilité de s’en écarter d’au moins tend vers zéro, et ce pour tout , aussi petit soit-il. C’est ce qui justifie qu’une fréquence observée sur un grand échantillon serve d’estimation d’une probabilité inconnue.
Remarque : la loi des séries n’existe pas
Après dix « face » consécutifs, « pile » n’est pas devenu plus probable : les lancers sont indépendants, la probabilité reste . Ce qui rétablit la fréquence, ce n’est pas une compensation, c’est la dilution : ces dix lancers pèsent de moins en moins lourd à mesure que grandit.
Déterminer une taille d’échantillon
C’est l’application la plus fréquente au baccalauréat : on se donne une précision et un risque maximal, et on cherche la taille qui les garantit.
Propriété : Cas d’une fréquence
Lorsque l’on estime une proportion inconnue , la variance d’une épreuve vaut . Ce produit est **maximal pour **, où il vaut . On peut donc toujours écrire , et majorer sans connaître :
où désigne la fréquence de succès observée sur les épreuves.
Méthode : trouver la taille d’échantillon
- Repérer la précision voulue et le risque maximal accepté.
- Écrire l’inégalité de concentration, en majorant la variance si elle est inconnue.
- Poser la condition , ce qui suffit à garantir le risque voulu.
- Isoler : la condition devient .
- Conclure sur le plus petit entier convenable.
Exemple : un sondage
On veut estimer la proportion d’électeurs favorables à une mesure, avec une précision de points de pourcentage et un risque d’au plus . On cherche donc tel que . Il suffit que :
Il faudrait interroger au moins 12 500 personnes. Ce chiffre, bien supérieur aux personnes des sondages réels, rappelle que l’inégalité de Bienaymé-Tchebychev est volontairement prudente : les instituts utilisent des majorations plus fines, hors programme.
Exemple
Avec un échantillon de personnes et une précision , le risque garanti est :
La fréquence observée est donc à moins de points de la vraie proportion avec une probabilité d’au moins .
Erreurs classiques à éviter
Lire l’inégalité comme une égalité.
Elle fournit un majorant, souvent large. Écrire est faux : le bon symbole est .
Oublier le carré au dénominateur.
Le majorant est , et non . Ce carré rend les deux membres homogènes, la variance étant déjà un carré.
Utiliser l’écart type au numérateur.
C’est la variance qui figure dans la formule. Si l’énoncé donne , il faut commencer par calculer .
Oublier le facteur dans l’inégalité de concentration.
Le majorant est . C’est précisément ce qui fait tendre la probabilité vers , donc toute la force du résultat.
Conclure alors que le majorant dépasse .
Une probabilité est toujours inférieure à : un majorant supérieur à est vrai mais ne donne aucune information. Il faut alors augmenter ou .
Croire que la loi des grands nombres garantit que atteint .
Elle affirme que la probabilité de s’écarter de d’au moins tend vers . Un écart reste toujours possible, il devient seulement de plus en plus improbable.
Appliquer la loi des grands nombres à la somme .
Elle concerne la moyenne. L’écart type de la somme vaut : il augmente avec , la somme ne se concentre donc pas.
Croire à la loi des séries.
Les épreuves sont indépendantes : une série de « face » ne rend pas « pile » plus probable au lancer suivant. La fréquence se rétablit par dilution, pas par compensation.
Écrire .
C’est une majoration : , avec égalité seulement pour . Elle sert quand est inconnu.
Et maintenant
Le cours est lu ? Vérifie qu’il est acquis : le QCM repère les trous, les exercices confirment en conditions réelles, les flashcards ancrent les formules.